Notes de lectures (2) – A propos de « Tragédies algériennes 1830-2022 »

 

            L'excellente revue L'Histoire (déjà évoquée ici) consacre le n°95 de sa série ''Collection'' à un sujet qui interpelle sans doute davantage le lectorat français que d'autres, puisqu'il s'agit de l'Algérie ; nous savons combien les relations entre les deux peuples occupent une place à part dans leur affectif et leur imaginaire respectifs, notamment grâce à l'importante population issue de ''l'autre rive'' (souvenons-nous d' Oran-Marseille de Cheb Khaled dans les années 1990 …), et pas seulement à cause de la ''sale guerre'' dont nous commémorons cette année le 60ème anniversaire de la fin.

couverture de la revue

Ici, originalité de la démarche, c'est le « temps long de l'Algérie » qui retient l'attention, « depuis les violences de la conquête et du régime colonial jusqu'aux espoirs et aux drames qui ont suivi l'indépendance », près de deux siècles au sein desquels la Guerre d'Algérie n'occupe que huit petites années.

La première partie de la revue aborde « la colonisation  en procès» pendant laquelle la « dépossession foncière massive » des populations indigènes se doubla de la mise en place d'un « régime de séparation » entre Musulmans et citoyens français (immigrés de France et d'Europe, ainsi que les Juifs à la suite du décret Crémieux de 1870) rendant impossible une future

(et utopique) fusion ; avec, parfois, des éclairages souvent inédits pour le grand public ; sait-on, par exemple, que la grande famine des années 1866-1868 et les épidémies qui l'accompagnèrent provoquèrent la mort d'au moins 800 000 personnes,  sans que l'administration coloniale se mobilise vraiment pour en atténuer les effets ?

La deuxième partie présente « les voies de l'indépendance », une période de 8 années « marquée par une logique de terreur aveugle où chacun doit choisir son camp » ; même après les accords d'Evian de mars 1962, « on continue à s'entretuer dans une lutte sans merci entre FLN et OAS ».

Au lendemain de l'indépendance, « le pays est un chaos ». Les premières décennies du jeune Etat sont celles de la dictature, exercée par les chefs militaires du FLN de l' ''armée des frontières'' (Tunisie, Maroc), un aspect (trop) succinctement évoquée ici dans la troisième partie et que l'on a longtemps eu tendance à taire ; puis celles de la terreur islamiste (la ''Décennie sanglante'').

L'histoire de l'Algérie récente demeure encore bien délicate à écrire, à cause des rancoeurs, des tabous, des blocages psychologiques. Certes, en janvier 2020, le Président Macron a confié à l'historien Benjamin Stora (né à Constantine dans une famille juive) une mission « sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d'Algérie » en vue de favoriser la « réconciliation entre les peuples français et algériens ». La tâche reste immense. En particulier envers les familles issues de l'immigration (mais pas seulement …) - « la première génération serre les dents, la deuxième prend la parole, mais comment se comporte la troisième ? » Un défi qui interpelle inévitablement l'enseignant(e), comme le reste encore celui de la Shoah ; parcourir au fil des décennies les manuels scolaires destinés aux lycéen(ne)s, c'est comme assister à la remontée (timide) à la surface d'interminables non-dits enfouis de l'histoire ''académique''.

Et au niveau des Ardennes, une terre qui a accueilli une importante population d'immigrés venus de tout horizons, et notamment d'Algérie ? Serait-il déjà envisageable d'aborder au sein de celle-ci la (les) manière(s) dont ces Algériens ''déracinés'' ont traversé et vécu ces « tragédies » (lutte entre FLN et MNA, marginalisation possible des kabyles , douloureuse question des harkis) ? Certes, nous détenons pour beaucoup des éléments de réponses ponctuelles, livrées subrepticement par la famille, les voisins, les collègues de travail , les élèves … Faut-il attendre encore, le temps que s'apaisent les conflits de mémoires (et que disparaissent les témoins directs) ? Je le reconnais, les préhistorien(ne)s, les historien(ne)s de l'Antiquité, les médiévistes, les modernistes, ou même les contemporanéistes spécialisé(es) dans l'étude des deux guerres mondiales, n'ont pas à affronter de si lourds ''tabous'' …

Inauguration du monument des Saphis 1951

Inauguration du ''monument des Spahis'' de La Horgne (1951), érigé pour commémorer les combats de mai 1940  (photo familiale).

           Est-ce pour nous la seule facette ''acceptable'' de la mémoire franco-algérienne dans les Ardennes ?

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