A propos de la sortie de la SHA à Buzancy le 21 mai prochain...
 
Prenez-garde à la sorcière !
 
Une vague de morts fort mystérieuses de bétail, une population traumatisée par les horreurs des Guerres de religion, des prédicateurs itinérants qui dénoncent la faillite morale des temps, encore aggravée par les agissements sournois du Malin … Il n'en fallait guère plus pour qu'en cette année 1587 éclate une nouvelle fièvre de chasse aux sorciers/sorcières dans notre région. Car les suppôts du Diable prolifèrent : Antoine Martinet, juge à Brieulles-sur-Bar, atteste qu'il en a dénombré très exactement 7760 dans le duché de Rethélois … Et Buzancy n'est point épargné puisqu'on y a débusqué, un an plus tard, une complice du démon, la veuve Vernesson …
 
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Photographie 1: Une vision médiévale du démon
(Soissons, abbaye saint-Léger, tympan de saint-Yved de Braine)
(photo P.S.)
 
Le regard de l'historien s'est singulièrement éclairci à la suite des travaux pionniers, pour la période des XVIe-XVIIe siècles, d'Alfred Soman, qui a défriché les riches archives du Parlement de Paris, sans doute la plus importante Cour de justice souveraine d'Europe (1) Et ce que Soman nous apprend relègue à l'arrière-boutique des curiosités savantes les propos pétris de romantisme de Jules (... Michelet), un siècle plus tôt .
J'en retiens plusieurs enseignements. Tout d'abord, la détermination sans faille du Parlement de ne pas laisser, en ces moments troublés, les populations locales ''faire justice'' elles-mêmes, sans tenir compte des procédures officielles – la même détermination anime le cardinal de Guise, archevêque de Reims, « le principal seigneur terrien des Ardennes » (en-dehors du roi), rappelle Soman (2) ; et des magistrats spécifiques sont d'ailleurs envoyés sur place afin d'inculper au besoin les juges locaux qui se seraient affranchis des règles fixées en ce domaine, souvent sous la pression populaire – un peu plus tard, en 1601 , le bourreau de Rocroi sera ainsi condamné aux galères perpétuelles pour crimes d'homicide. D'autre part, ledit Parlement, choqué par l'exécution ''illégale'' et le lynchage d'une cinquantaine de personnes dans un rayon de 40 km autour de Juniville, décide de proscrire l' « épreuve de l'eau » (3), d'abandonner toute poursuite abusive et d'imposer l'appel systématique dans tous les cas de sorcellerie (avec conduite des suspects prisonniers à Paris, ou à Reims pour l'archevêché). Enfin, sous l'influence des juristes, la définition de la sorcellerie évolue progressivement, de l'envoûtement ou magie (quasi impossible à prouver ) vers l'apostasie (adoration du Diable lors de sabbats, par exemple) : une nouvelle image du sorcier et de la sorcière s'impose peu à peu dans l'imaginaire collectif ; en découle une décriminalisation de ladite sorcellerie, considérée en quelque sorte comme un blasphème aggravé.
Et qu'en est-il du sort des suspect(e)s acheminé(e)s à Paris ? Pour la période étudiée par Alfred Soman (1540-1670), sur 1254 appelant(e)s, près de la moitié a été relaxée, 8 % exécutés (4), les autres condamnés à des peines diverses ; 15 % (seulement ?) ont été soumis à la question. La majorité des personnes identifiables étaient des femmes ... Un tableau certes dramatique, néanmoins fort éloigné de l'image d'une justice fanatisée, obsessionnelle et sanguinaire si chère aux imaginations romantiques ou gore. ! Il n'empêche, en 1644, des lynchages sont encore commis à Bégny, à Savigny-sur-Aisne, à La Besace, à La Berlière et à Aouste … mais pas à Buzancy !
 
Notes
(1) « La décriminalisation de la sorcellerie en France », Histoire, Economie et Société, 1985, n°2, p.179-203. J'y puise l'essentiel des informations de ce billet.
(2) « Le rôle des Ardennes dans la décriminalisation de la sorcellerie en France, Revue Historique Ardennaise, XXIII, 1988, p.23-46 . Un article incontournable !
(3) Le suspect est jeté pieds et poings liés dans l'eau d'un étang ou d'une rivière, attaché à une corde tenue par un adjoint du juge local , afin de l'en sortir rapidement s'il coule pour qu'il ne se noie pas … parce que les sorciers, eux, surnagent toujours ! A l'instar du pauvre Guyot Girard de Juniville, accusé de 16 crimes d'envoûtement, sorti de la Retourne pour être brûlé vif devant la population excitée.
(4) Le crime d'apostasie conduisait le plus souvent au bûcher. Depuis les années 1520/30, la justice légale n'envoyait plus au bûcher une personne vivante, qui était préalablement pendue ou étranglée avant que son corps soit livré aux flammes …
 
Pascal Sabourin.

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