Réflexions (4) – Que faire d'une chanson de geste ? (fin)

Dardennor corrige

Dardennor d'Eric Sléziak

(Ancêtre inconnu de Renaud de Montauban ? Pourquoi pas …)

      Je poursuis ici mes réflexions sur l'historien(ne) et la chanson de geste. Toujours avec la même prudence – et la même humilité.

     Que la chanson de geste puisse, comme tout texte littéraire, d'une façon générale comme toute œuvre d'art, constituer un matériau utilisable par l'historien(ne) ne fait plus guère débat aujourd'hui. A prime abord, ne nous livre-t-elle pas des informations concrètes, au demeurant fort variées ? Evénementielles (morts, sacrificielle de Roland, rédemptrice de Renaud...), biographiques (je pense à la généalogie des héros du cycle de Doon de Mayence, déjà évoquée), ou encore géographiques (notamment grâce aux toponymes accolés aux noms des personnages – Guillaume d'Orange, Renaud de Montauban, …).

      Ah, ces géographies qui enracinent dans le sol actuel la ''réalité'' des récits épiques, sources d'interminables chamailleries entre érudits locaux à la revendication exclusive ! Un peu à la manière dont on se chamaillait au sujet de la localisation d'Alésia...

   Mais Alésia, c'est une réalité historique attestée. Or, la chanson de geste, à la différence des chroniques ou des annales qui lui sont contemporaines, est pour l'essentiel le produit d'un processus créatif. Un processus sans cesse renouvelé, enrichi, transformé, au fur et à mesure de sa récitation – ou plutôt de sa psalmodie (selon Jean-Charles Payen), au point de diluer de potentielles données bien attestées (le guet-apens de Roncevaux, par exemple), dans les vagues de l'imaginaire héroïque. Alors, que naissent ici et là des concurrences au sujet de la géographie aymonienne ne doit point nous égarer, bien au contraire : chacun a ''médiévale'' légitimité de voir ''à sa porte'' les traces du ''passage'' de l'indomptable Bayart/d, de l'incorrigible Maugis, ou des quatre garnements du Père Aymon ! Parce que nous entrons ici dans un champ d'étude trop longtemps négligé (avec condescendance ..) par la recherche historique : le folklore, dont des pans entiers restent à décrypter – à l'image de celui des Ardennes, repris régulièrement tel quel.

    Alors … circulez, il n'y a rien à voir, ou, plutôt, à retenir ? Assurément pas. La chanson de geste reflète, poétiquement, les mentalités de ses auditeurs/trices, l'atmosphère de l'époque : grosso modo, le XIe siècle voit s'épanouir la féodalité. Et à l'instar d'un ''phénomène de mode'', quelques générations plus tard, elle a fini par se dénaturer : le temps de l'affirmation de la monarchie capétienne, à partir de la fin du XIIe siècle, ne s'accommode plus guère de l'exaltation des révoltes aristocratiques (toutes vouées à l'échec). La matière épique allait bientôt nourrir les romans de chevalerie, et une certaine nostalgie (?) de ces démesures chevaleresques.  Les Quatre Fils Aymon ne sont-ils pas, en définitive, condamnés à l'échec politique, dans leur incapacité de mettre à bas l'ordre monarchique ? Des loosers, oui, mais avec quel panache : triomphe incontestable au ''box office'' des aventuriers, avec les héros arthuriens ! La ''re-création'' d'un certain Moyen Age à partir du XVIIIe siècle et surtout au XIXe (ah, le style troubadour …) leur a ouvert en grand les portes du succès populaire. Un succès qui, ici, les a définitivement attachés à l'Ardenne («''mystérieuse'', évidemment ''mystérieuse''...) grâce à l'action d'écrivains et de vulgarisateurs passionnés et passionnants. Et nous entrons cette fois de plain-pied dans l'analyse des mentalités, à la fois populaires et érudites, de ces Ardennais épris de légendes, de récits épiques, d'atmosphère merveilleuse, en résumé de tout ce qui a composé notre folklore, à un moment où la frénésie industrielle bouleversait leur environnement quotidien … Souvenons-nouspar exemple du succès des ouvrages de Meyrac avant la grande césure de 1914. Nostalgie d'un monde qui s'évanouissait ? L'explication est évidemment plus complexe. Quoi qu'il en soit, on leur doit la transmission d'un monde encore plus ancien, celui du Moyen Age, un Moyen Age inévitablement réinventé.

    Et l'aventure continue :  Yann Lovato, le merveilleux conteur-imagier, prépare la sortie prochaine d'une BD consacré aux Quatre Fils Aymon.

    Et je me prends à rêver : à quand la réalisation d'un long-métrage, qui prolongerait la saga aymonienne en la transposant, pourquoi pas, dans la société française actuelle (avec séquences obligées à Château-Regnault, bien sûr...) ? Ou alors , dans une approche franchement déjantée, un space opera centré sur le combat interstellaire mené par des fils de grandes familles en rupture de ban contre le tyrannique (mais légitime) empereur Palpatine II Charlemagne ?  Plus exaltant qu'un traitement pseudo-médiéval et ''chichiteux'', du sujet, non ? D'ailleurs,  le Moyen Age n'est-il pas le temps des possibles imaginaires (quasiment) sans entraves ?

Biere Bayard la biere du cheval fee corrigee

En attendant… A la santé du cheval-fée !

(avec modération, bien sûr.)

(photos P.S.)

 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur notre site. En naviguant sur notre site vous acceptez l'installation et l'utilisation des cookies sur votre ordinateur.