Notes de lecture (5) – L'Histoire, n° 496, juin 2022

« 24 août 1572 – La Saint-Barhélemy. Le massacre des voisins »

(dossier p.30-55).

   L'excellente revue, déjà évoquée ici (et ce n'est pas fini …) consacre le dossier de son dernier numéro à une question que l'on pensait bouclée : le massacre de la Saint-Barthélemy. Une belle illustration du fait que dans le domaine de la recherche, historique ou scientifique, rien n'est définitivement arrêté.

 

La St Barthélemy

 

    Deux articles ont particulièrement retenu mon attention. Le premier, celui de Jérôme Foa, maître de conférence à Aix-Marseille Université, s'intitule « 24 août 1572. Un massacre de voisins ». Le regard de l'historien s'intéresse « aux petites vies du grand soir », et là réside à n'en pas douter le caractère tout à fait novateur de cette contribution. Jusqu'à présent, c'était surtout des palais que s'écrivait l'événement – et de s'interroger souvent avec pertinence sur les responsabilités des uns et des autres (Catherine de Médicis, Charles IX, le clan des Guise, …) : en somme « un événement sans acteurs » de terrain. Et pourtant, souligne Jérôme Foa, « les bourreaux de 1572 connaissaient parfaitement leurs victimes, qui en retour reconnurent trop bien leurs tueurs » - d'où le titre de l'article et du dossier ... Concrètement, comment parvenir à donner une identité aux assassins et aux assassinés ? La méthode mise en œuvre a consisté à croiser la liste dressée avec minutie par le pasteur Goulard (décédé en 1628) dans ses Mémoires de l'Etat de la France sous Charles IX avec les sources archivistiques (archives judiciaires de la Conciergerie de Paris et du Parlement, minutes notariales). Qu'en est-il des résultats ? Les assassins de la rue, peu nombreux, mais bien entraînés et d'une redoutable efficacité, secondés d'une « armée de profiteurs à leurs ordres »avaient eu le temps de s'y préparer à l'avance (au cas où …) au cours des années de persécutions légales (1567-1570), considérées comme « un laboratoire du massacre » ; ils avaient pris le temps de mémoriser les noms des huguenots, leurs adresses, leurs visages, car dans ces quartiers de Paris tout le monde connaît tout le monde. Les massacres, contrairement aux idées reçues, pour l'essentiel,ne se déroulèrent pas en public et en plein jour, mais la nuit et à l'abri des regards ; habitués à être régulièrement arrêtés et emprisonnés avant d'être relâchés, les victimes ont pu être « anesthésiés » par la présence faussement rassurante de leurs voisins-assassins. Rien ne laisse donc penser à une participation massive de la foule ! D'ailleurs, la grande majorité des catholiques a continué à vaquer à ses occupations, même si certains ont porté secours à leurs connaissances huguenotes (en leur fournissant par exemple de faux certificats de catholicité).

    Le second article, celui de Philippe Hamon, professeur à l'université de Rennes 2, (« 18 millions de catholiques. Des bourreaux et des justes »), a cherché à comprendre pourquoi il n'y a pas eu généralisation de la Saint-Barthélemydans tout le Royaume : on en relève par exemple à Troyes (4 septembre), mais rien à Reims ou à Châlons … ou, sauf erreur de ma part, dans les bourgades ardennaises. D'une façon générale, le moteur des massacres, ça a été les lourds contentieux à l'échelle locale, sources de rancoeurs catholiques et, le moment venu, d'actions assassines – Troyes avait subi une attaque en 1562, par exemple. Si la sécurité et l'ordre de la ville ne sont pas menacés, « la coexistence confessionnelle est une pratique courante ». Le poids du clivage entre catholiques et protestants s'en trouve relativisé...

   Enfin, rappelle Philippe Joutard, professeur émérite à l'université de Provence, dans la mémoire protestante, la Saint-Barthélemy n'est certes pas oubliée, mais ce qui prime, c'est la douloureuse et interminable période d'interdiction du culte, les dragonnades, la résistance des Camisards : est-ce surprenant, si, plusieurs siècles plus tard, la population protestante fut largement dreyfusarde et apporta un appui massif aux juifs persécutés au cours de la Seconde Guerre mondiale ? Mais existerait-il un ''modèle Saint-Barthélemy'' transposable dans d'autres circonstances, à d'autres époques , au sein de processus d'élimination physique plus ou moins programmée (en tout cas envisagée) de l' ''Autre'' ? Ou chaque abomination garde-t-elle sa spécificité ?

   Par-delà les ''guerres de religions'' et ses cortèges d'horreur, par-delà l'implantation d'un bastion-refuge à Sedan (c'est-à-dire hors du Royaume), par-delà les persécutions et les exils des lendemains de l'abolition de l'Edit de Nantes, qui semblent plutôt bien connues, quel retentissement a eu la Saint-Barthélemy dans notre département ? La question a-t-elle déjà été envisagée ? Et est-elle envisageable en fonction de la documentation disponible ?

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